"La nature n'a fait ni serviteurs, ni maîtres, je ne veux ni donner ni recevoir des lois"
Elle s'éveilla dans un hurlement, les yeux écarquillés et les cheveux collés sur le front par la sueur. Un cauchemar. Comme chaque nuit. Il était 6h environ, mais elle décida de mettre un terme à sa séquence-horreur journalière, et elle sauta de son lit pour ouvrir les volets.
C'était l'hiver. Un hiver sec et glacial, comme il y en a souvent à Paris. Il n'avait cependant pas encore neigé, c'est pourquoi H. fut surprise de contempler le paysage d'un blanc immaculé qui d'offrait à elle. Les toits brillaient sous l'éclat des décorations de Noël et des flocons virevoltaient toujours pour s'ajouter à ceux qui formaient déjà au sol, une couche épaisse et compacte. C'était beau. Il faut dire qu'il était trop tôt encore pour que des empreintes de pas n'aient altérées la pureté de la scène, que de la boue ne se soit mêlée à la neige, que la pollution et la chaleur des pots d'échappement n'aient fait tout noircir et tout fondre.
Il était donc tôt, et la journée commençait à peine. Sa journée. Cette foutue journée où sa naissance avait été déclenchée. Lorsqu'elle se rappela ce détail non négligeable, H. se rua sur son portable et s'empressa de l'éteindre, en laissant s'échapper un petit soupir de soulagement. Il n'était pas question qu'elle subisse les harcèlements des indésirables et la négligence des désirés. Elle souhaitait être tranquille. Tranquille et seule.
Alors qu'elle se faisait couler un bain bouillant, H. se préparait un petit déjeuner. Œufs brouillés, bacon, café au lait et jus d'oranges pressées. Elle déambula ensuite nonchalamment à travers les pièces, munie de son plateau, vêtue de son pyjama improvisé (un caleçon et un t-shirt XXL), pour finalement s'échouer dans le salon. Elle déposa son chargement sur la table basse, puis s'assit en tailleurs sur le canapé cosy, après avoir allumé Disney Channel. Des dessins animés. Elle n'avait jamais cessé d'aimer ça, quel que soit l'âge qu'elle avait aujourd'hui.
Une bonne heure plus tard, H. entrait délicatement et prudemment ses pieds dans l'eau brûlante, puis s'immergea entièrement. Elle aimait ce sentiment de paix. Sous l'eau, la notion du temps disparaissait, les sons paraissaient lointains ; Le contact de l'eau sur sa peau, le mouvement de ses cheveux lâchés ; Tout lui plaisait. Elle serait restée des jours entiers ainsi, si sa finitude humaine ne lui en avait dissuadée. Elle remonta alors dans une profonde inspiration puis replongea encore et encore pendant une demi-heure.
C'est la sonnerie d'un téléphone qui l'extirpa de sa rêverie. Le téléphone fixe. Cela dit, le temps qu'elle se sèche et qu'elle maudisse son inadvertance (débrancher la prise), la messagerie s'était déclenchée : « Ma chérie, c'est maman. Je sais que tu es là, alors décroche ce téléphone par pitié. Tu ne vas tout de même pas jouer la nonne cloîtrée aujourd'hui aussi, ma puce. Décroche ce téléphone ! Bip bip bip... »
« Fuck ». Elle était grillée. Pire, sa mère allait débarquer d'ici 15 petites minutes. H. courut dans sa chambre, enfila des sous-vêtements, son jean-deuxième-peau, un pull et une doudoune, chaussa ses converses en cuir, et se dégota un bonnet, une longue écharpe et des gants dépareillés. Elle empoigna son sac US et y fourra le nécessaire : son ipod, son portefeuille, ses clefs, Sept jours pour une Eternité et Nouvelles sous Ecstasy, son polaroïd, un bloc-notes et un feutre. Elle allait claquer la porte quand elle revint sur ses pas. Elle s'empara de son portable, le glissa dans sa poche et leva les yeux au plafond. C'était juste au cas où. Au cas où...
Elle dévala les escaliers, s'accorda une inspection dans les grands miroirs du hall de l'immeuble, puis s'engouffra dans le froid piquant de ce mois de Décembre.
Il était exactement 8h17, et H. bénit le ciel de n'être pas sortie une minutes plus tard, quand elle aperçut la Cadillac de sa mère au bout de la rue. Elle avait eu de la chance. Cela dit, consciente qu'il ne fallait pas la forcer, elle pressa le pas pour le ralentir à quelques rues de la sienne. Un sourire se dessina au coin de ses lèvres et ses yeux se mirent à pétiller. Elle était satisfaite. Satisfaite comme lorsqu'on réussit à s'échapper d'une situation difficile, satisfaite comme une enfant qui a remporté un pari stupide avec elle-même.
H. ne se souvenait plus la dernière fois qu'elle avait ainsi arpenté Paris, seule, et enneigée. Elle réalisa que ça n'était jamais arrivé et elle entra dans un bar commander une pression, pour fêter l'évènement. Une première fois. Cela la rassura de constater qu'il puisse encore en avoir. Après deux courtes parties de babyfoot avec une petite troupe de quadragénaires russes, H. retrouva l'air gelé du dehors. Elle émit un petit rire de contentement lorsque ses pieds s'enfoncèrent dans la neige. Elle aimait cette sensation et elle songea qu'elle partirait bien faire du ski prochainement. Evidemment, ce serait moins ... qu'avec lui. Mais en l'occurrence « lui » n'était plus là, « lui » était mort. Mort il y a deux ans.
Honey, i want you (L)
pix:black & white
musique: right here - brandy
humeur: les slogans de 68